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« Dans un livre de Pirenne une déclaration souligne qu’il
n’y a pas au monde un parti socialiste aussi puissant qu’en Belgique
»
Emile Vandervelde, Conseil général du POB du 3 février
1932
Les archives du Parti ouvrier belge (POB) ont disparu en grande partie pendant la Deuxième Guerre mondiale. [1] Une fois le secrétariat du POB évacué de la Maison du Peuple de Bruxelles en mai 1940, le secrétaire du parti, August De Block, se chargea de brûler les documents par crainte de leur saisie. [2] La scène, qui se déroula dans la cour de la villa de la famille Cornez à Coxyde, a été photographiée. [3]
Mais manifestement, tout ne fut pas détruit par le feu. Les comptes rendus – reliés – des réunions de la direction du POB furent finalement transférés à la Maison du Peuple d’Ypres, où ils furent murés dans une niche. En 1941, ils trouvèrent une cachette plus sûre dans une maison privée à Schaerbeek. [4] De là, ils repartirent après la Libération vers la Maison du Peuple, où ils disparurent sous la scène de la grande salle. Lors des travaux de démolition de 1964, ils furent retrouvés par Gilbert Lebrun [5], qui les recueillit avec d’autres documents dans sa cave sans en vérifier le contenu précis.
C’est en 1990 seulement que, grâce au travail des archivistes de l’Amsab-ISH, cette part importante des archives du POB a été reconstituée : les comptes rendus étaient bel et bien présents pour la période 1892-1894 et, à partir de 1898, presque sans interruption jusqu’en 1940. [6] Les hiatus de 1885 à 1891 et de 1895 à 1897 avaient déjà été constatés en 1928 par le secrétaire du POB de l’époque, Van Roosbroek.[7] Malgré les vicissitudes de la guerre, suivies de longues années d’abandon, la série de comptes rendus nous est donc parvenue intacte.
Les documents originaux se composent de douze volumes reliés au total. Jusqu’en 1914, il y a quatre livres manuscrits classiques, avec une cinquantaine de pages écrites par année d’activité. Pour la période de la guerre 1914-18, les comptes rendus, sous forme de feuilles volantes, ont été conservés de manière incomplète. L’année qui précède le décès du secrétaire du POB Vandersmissen (1916) est carrément manquante. A partir de 1919, il y a des documents dactylographiés qui ont été regroupés dans des reliures spéciales. Au total, il y a huit volumes pour l’entre-deux-guerres. Au départ, les procès-verbaux du Bureau et du Conseil général forment une seule série chronologique.
A partir de 1935, il y a deux séries distinctes. Désormais, les rapports sont aussi beaucoup plus détaillés. Au début des années vingt, il s’agit encore de quelque cent cinquante pages par an. A la fin des années trente, nous arrivons à près de mille pages par an pour le Bureau et le Conseil général réunis. Pour une série de comptes rendus de cette période, nous ne disposons que du texte préparatoire (la plupart du temps du Conseil général, sous forme de feuilles volantes dans des dossiers séparés). Les originaux ne forment donc ni une série uniforme, ni une série qualitativement homogène. La lisibilité des documents est en général bonne, à l’exception de quelques périodes (comme peu après la Première Guerre mondiale) où le contraste n’est pas optimal. La nature du papier est aussi variable : outre du papier pelure et du papier de brouillon (pour les notes), on trouve aussi du papier gommé de qualité. Des traces d’acidification croissante y sont néanmoins également présentes.
Cet état a pu être stabilisé en 1990 par transfert sur un autre support. L’Amsab-Institut d'Histoire Sociale a réussi à recomposer la série complète de comptes rendus (10.250 pages au total) sur un film à halogénure d’argent 16 mm de haute qualité. [8] Les documents originaux ont été achetés en 1991 par l’Institut Émile Vandervelde, un centre d’archives et de documentation reconnu par la Communauté française et attaché au Parti Socialiste. [9]
Avec l’appui de la Commission royale d’Histoire, la numérisation de la série complète de comptes rendus a pu être réalisée au départ du microfilm créé en 1990. Dans le cadre de cette opération, la mise en valeur du contenu de la source a été organisée sur la base d’une liste de mots-clés (l’optical character recognition (OCR) n’était pas applicable à la totalité de la série de sources). L’introduction à cette publication de sources est publiée dans les Actes de la Commission royale. [10]
L’image du Parti ouvrier belge (POB) que nous retrouvons régulièrement est celle d’un mouvement de masse rigoureusement organisé, avec une direction centralisée. [11] L’organigramme du parti tel qu’il est apparu dès sa fondation en 1885 le laisse en effet supposer :
En théorie, il s’agissait donc d’une structure centralisatrice classique avec un congrès, un Conseil général et un Bureau. [12] Mais l’élément essentiel pour le POB était en réalité sa structure fédérative, et ce sous un double rapport : elle chapeautait à la fois les fédérations régionales (par arrondissement électoral) et un ensemble de fédérations économiques – à savoir des coopératives, des syndicats et des mutualités. La toute grande majorité des membres du POB était affiliée via ces fédérations économiques. L’adhésion via les organisations politiques régionales était beaucoup moins fréquente. Une des conséquences de cette structure fédérative était que l’affiliation individuelle au POB n’existait pas. A la base de l’action politique, il y avait les Ligues ouvrières locales. Dans les villes, ceux-ci pouvaient encore être subdivisés en clubs de quartier.
La structure du POB en tant que parti – qui tournait autour des organisations régionales, très attachées à leur fonctionnement autonome – faisait que les courants particularistes y avaient pleinement voix au chapitre [13] Ces structures de base régionales, les « fédérations », auxquelles les sections locales du POB devaient obligatoirement s’affilier, constituaient le véritable pivot de la vie du parti. Les chefs locaux du parti fonctionnaient au départ de cette base de pouvoir. La double structure du parti et la possibilité de cumul de mandats du parti renforçaient leur position. Ils siégeaient aux congrès et au Conseil général, prenaient place sur les listes de candidats aux élections et remplissaient des mandats communaux, provinciaux et parlementaires. [14]
La concentration de pouvoir locale mettait un frein aux tentatives de centralisation et d’imposition d’une discipline entreprises par les structures nationales du parti à Bruxelles. La tension entre centralisation administrative au départ de Bruxelles et particularisme régional resta latente jusqu’en 1940.
Il y a incontestablement une évolution vers une discipline plus stricte. Le Conseil général de 1890 n’est pas comparable à celui de 1910 ou de 1936, tant sur le plan de la composition que des compétences et du fonctionnement. Ceci a bien sûr une influence sur les caractéristiques de la présente série de sources et sur leur potentiel de recherche.
Au départ d’une série de points de repère, nous pouvons résumer l’histoire administrative du POB comme suit :
Dans la période 1894-1940, le POB évolue clairement selon une ligne ascendante : de groupe d’action autour de la revendication du suffrage universel, il devient un parti du gouvernement. Le Bureau et le Conseil général sont également en pleine évolution : de « groupe de pilotage » ayant une influence variable sur la prise de décision interne, ils deviennent des organes de direction fonctionnant dans le cadre d’un concept de parti social-démocrate « moderne », avec une tendance à la centralisation administrative.
Un autre élément important dans l’évaluation de la source est le rapport changeant entre le Bureau et le Conseil général, d’une part, et la fraction parlementaire (et plus tard aussi les ministres), de l’autre. Mais les deux organes avaient de toute façon un pouvoir de décision sur des questions importantes comme la formation du gouvernement, la mise au point de l’action extra-parlementaire et l’orientation (la réorientation) de l’idéologie et du programme.
L’aspect unicité intervient aussi dans l’évaluation de la valeur informative des comptes rendus. Les procès-verbaux font office de témoin unique dans certaines périodes. L’absence ou non de documentation complémentaire (telle que comptes rendus de congrès connexes de la même période) détermine en partie l’importance des comptes rendus de réunions au plus haut niveau du parti.
Enfin, la manière de rendre compte importe également. Depuis le rapport succinct – avec indication des principaux arguments de la discussion et des conclusions – dans les premières années jusqu’au compte rendu sténographique dans les années trente.
Grâce au compte rendu sténographique, les débats sont rapportés de manière vivante à partir de 1934. La source est ici excellente. Les deux séries de comptes rendus (Bureau et Conseil général) dressent un tableau saisissant à la fois du contenu des discussions et des rapports entre personnes au sein du parti.
C’est ici que l’on débat de la participation au gouvernement, que l’on s’interroge sur la politique menée et que l’on présente le programme électoral. Les affaires internes et les choix idéologiques sont abordés franchement : le Plan du Travail, la Banque belge du Travail, l’Action socialiste (Spaak), le décès de Vandervelde, le « Socialisme-National », Spaak comme tout premier premier ministre socialiste.
Tous les moments importants de l’actualité politique sont également passés en revue : la montée du fascisme, le gouvernement Van Zeeland, la grève générale, la pensée du Front populaire, la politique d’indépendance, la Guerre civile d’Espagne et les prémices de la Deuxième Guerre mondiale.
De grands talents oratoires se révèlent à l’occasion de discussions à bâtons rompus. Dans ce sens, les comptes rendus valent bien à certains moments des documents autobiographiques : nous découvrons ainsi une image du jeune Spaak (que ses mémoires complètent, en tout cas pour la période de l’Action socialiste) et une ébauche de la personnalité d’Henri De Man. Nous voyons le vieux Vandervelde livrer son dernier combat politique à propos de la Guerre civile d’Espagne et de nouveaux venus comme Max Buset et Achille Van Acker faire leurs premiers pas dans l’arène politique.
Le compte rendu sténographique doit bien sûr aussi résister à l’épreuve de l’histoire, mais il est un fait qu’une telle exhaustivité dans la restitution – qui fait penser au Compte rendu analytique de la Chambre – n’apparaît pas (n’était pas possible) précédemment et n’a plus jamais été atteinte (ou jugée souhaitable) par la suite.
Compte tenu de ces facteurs, nous obtenons donc une image nuancée entre 1892 et 1940. La source est la plus intéressante dans la période avant la Première Guerre mondiale et après 1933. Mais les comptes rendus dressent pour la première fois d’un bout à l’autre un tableau assez complet et éclairant du fonctionnement interne du POB. [19] Nous avons clairement affaire à une source de premier ordre pour l’étude du fonctionnement d’un parti de type social-démocrate.
L’importance de cette source est confirmée par une comparaison à l’échelle internationale. De telles séries ne sont conservées que dans quelques pays :
Les procès-verbaux du Bureau et du Conseil général forment un tout avec les comptes rendus des congrès chapeautant le POB. Une série presque complète de comptes rendus de congrès publiés se trouve à la disposition du chercheur à la fois à l’Amsab-ISH [25] et à l’Institut Emile Vandervelde (IEV). Pour ce qui est des derniers congrès du POB (à partir de 1936), lesquels n’ont pas été publiés, les documents bruts – tels qu’établis par le secrétariat du parti – ont également pu être récupérés en 1990. [26]
La série de comptes rendus des plus hautes instances du parti est bien étayée et complétée par d’autres pièces d’archives du POB. Au niveau national, le dossier complet de la Commission d’enquête du POB concernant la Banque belge du Travail (1934) a été transmis – fait plutôt rare – par l’intermédiaire du président de la commission, Arthur Wauters. [27] Sont en outre conservés à l’Amsab-ISG des documents – incomplets il est vrai – de différents bureaux d’étude du POB, tels que les fonds d'archives du Bureau de Recherche sociale et du Bureau de Documentation. La situation des archives des organisations nationales « affiliées » est navrante pour la période jusque 1940 : les archives d’avant-guerre du syndicat, de la coopérative et de la mutualité ont disparu.
Du côté des fédérations régionales, certaines choses ont en revanche été conservées. Ce niveau fournit des informations intéressantes sur le fonctionnement interne du POB. L’Amsab-ISH est le principal pourvoyeur de ces renseignements, avec les archives des fédérations de Gand-Eeklo, Saint-Nicolas, Anvers, Malines, Alost, Ypres et Louvain. Du côté francophone, l’Institut Liégeois d'Histoire Sociale conserve les archives des fédérations de Liège et Verviers, tandis que l’Institut d'Histoire Ouvrière, Economique et Sociale détient les livres de comptes rendus de la fédération hutoise du POB (1902-1907). Pour l’importante fédération du Borinage, il y a les archives – sur microfilm – aux Archives de l’Etat. [28] Des sources complémentaires se retrouvent aussi dans l’Inventaire des archives du mouvement ouvrier en Wallonie et à Bruxelles (Bruxelles, 1986, 2 vols) de l’IEV.
Les documents qui complètent le mieux les comptes rendus du POB sont sans doute les archives personnelles de quelques importants responsables du parti. Les papiers du « patron » Vandervelde ont trouvé refuge à l’IEV à Bruxelles. [29] Par ailleurs, on trouve à l’Amsab-ISH les archives assez volumineuses d’Henri De Man [30] et d’Arthur Wauters [31], qui ont tous deux joué un rôle de premier plan dans la direction du POB en tant que membres du Comité directeur dans les années 1930.
Comme autres archives personnelles intéressantes, citons avant tout celles de Paul-Henri Spaak (Fondation Paul-Henri Spaak), Camille Huysmans (AMVC-Letterenhuis) et August De Block (Amsab-ISH, y compris sa correspondance avec Jean Delvigne [32]). Les fichiers suivants se rattachent aussi dans une mesure plus ou moins grande à des thèmes en rapport avec le POB : Edward Anseele Sr (Amsab-ISH), Louis Bertrand (IEV et Amsab-ISH), Isabelle Blume (IEV), Fernand Brunfaut (IEV), Georges Defuisseaux (ULB), Achille Delattre (Archives de l’Etat), Jules Destrée (Archives de l’Etat et Fondation Jules Destrée), Léon Furnemont (IEV), Henri Lafontaine (Mundaneum), Henri Lemaire (Amsab-ISH) et Achille Van Acker (Archives de l’Etat et Amsab-ISH).